Après plus d’un mois de mobilisation, le gouvernement a dû revoir sa copie. Le ministère de l’Agriculture a présenté mardi 20 février la nouvelle carte des zones défavorisées : 4 900 communes y entrent, et 1349 en sortent. Si Bruxelles la valide, 14 100 communes se trouveront sur la nouvelle carte des zones défavorisées, contre 10 500 sur l’ancienne qui date de 1976. Pour les agriculteurs qui se trouvent dans ces zones agricoles défavorisées, ils toucheront des aides supplémentaires. Les autres qui en sortent continueront à percevoir 80 % de l’aide en 2019, puis 20 % en 2020. Pourront-ils gagner leur vie avec leurs productions et préserver la valeur de leurs exploitations ? Poser la question, c’est vouloir apporter une meilleure réponse, à un autre niveau.
Ce qui frappe, c’est que le débat se concentre sur les aides. Or, tout le monde le sait : « On ne veut pas d’aides, on veut des prix ! »
Les causes de l’absence de prix ? En premier lieu, le démantèlement des outils de régulation de la PAC (quotas de production, stocks physiques, prix d’intervention, préférence communautaire, etc.). Cette dérégulation de la production et des marchés a fait naître l’illusion qu’en augmentant massivement la production, chacun allait enfin pouvoir s’enrichir. Pour sauver notre agriculture, c’est une grande réorientation de la PAC vers la régulation des productions et des marchés que nous devons obtenir.
Faisant fi de toute idée d’aménagement du territoire, banques, groupements et syndicats ont poussé nos éleveurs non pas à améliorer leur produit mais à agrandir leurs exploitations afin d’atteindre une taille industrielle, à l’instar des Allemands, des Espagnols, des Irlandais et des Danois. Pour ce faire, on leur demande de s’endetter jusqu’au cou en pariant sur un prix rémunérateur. Et comme toujours, lorsque l’offre dépasse la demande, les cours s’effondrent – une chute encore amplifiée par une spéculation sans limites.
Pourtant, personne n’ignore que le temps de la production agroalimentaire n’est pas celui des marchés financiers. Sur le marché à terme, à peine 3 % des contrats aboutissent à une transaction physique.
C’est pourquoi cette crise n’est plus un problème agricole mais un problème politique. Au lieu de se battre ensemble pour une nouvelle PAC régulatrice, productive et rémunératrice, chacun se bat contre les autres pour défendre son bout de gras, sa marge et son prix. Et à ce jeu-là, face aux producteurs et industriels, c’est la grande distribution qui tire les marrons du feu.
Car, avec la Loi de modernisation économique (LME), voulue par Nicolas Sarkozy à partir des recommandations du rapport Attali, dont Emmanuel Macron était le rapporteur, c’est la grande distribution qui impose sa loi. La LME allait « libérer l’économie » et mettre fin aux abus. En réalité, elle autorise les distributeurs à négocier librement les prix proposés par leurs fournisseurs, alors qu’auparavant ceux-ci pouvaient leur imposer des prix d’achat minimaux.
La publication, le 31 janvier dernier, du projet de loi du gouvernement, après cinq mois de palabres entre tous les acteurs dans le cadre des États généraux de l’Alimentation, confirme le pire : si les belles intentions figurent toujours dans le texte (relèvement du seuil de vente à perte, encadrement des promotions, prise en compte du prix du producteur, etc.), aucun moyen contraignant de les concrétiser n’a été retenu. A cela s’ajoute que pour « gagner du temps », on passera par des ordonnances dont l’application sera expérimentale pendant deux ans…
C’est une autre politique qui est nécessaire pour relever le défi de produire mieux et dans l’intérêt de tous :
Nous avons été les premiers à dire non à la dictature financière du dollar multinational, qui s’est mise en place le 15 août 1971, et non à l’Acte unique de la fausse Europe, signé le 17 février 1986. Car c’est à partir de là que le démantèlement de notre agriculture a été programmé.
Aujourd’hui, refaisons de l’agriculture un grand métier d’avenir pour alimenter dix milliards d’êtres humains. Ceux qui travaillent quinze heures par jour et s’endettent pour nous nourrir ont droit à un traitement juste. C’est en augmentant le pouvoir d’achat de nos salariés et le prix de vente de nos produits agro-alimentaires, et en protégeant leurs productions, qu’on parviendra à un développement « par le haut », unissant producteurs et consommateurs contre la mainmise d’une oligarchie qui impose l’austérité « par le bas ».
Faisons une Europe selon ces principes, une vraie Europe, et pas l’UE actuelle, tombée sous la coupe de faux-monnayeurs.
Nous n’avons pas le droit de laisser le pouvoir à ceux qui détruisent l’avenir du monde.