Renaissance

Le Cénacle de Meaux et l’humanisme chrétien

jeudi 28 mai 2026

De gauche à droite : Marguerite de Navarre, Guillaume Briçonnet et Jacques Lefèvre d’Etaples.

Selon nos dernières informations, Léon XIV, un pape dont il faut soutenir les prises de position courageuses pour la paix et la justice, viendrait en France fin septembre 2026, en faisant étape à Paris et à Lourdes. C’est l’occasion pour nous d’évoquer un des sursauts les plus lumineux de notre pays, qui a connu son apogée en 1521, avec la création du Cénacle de Meaux par le philosophe-théologien Jacques Lefèvre d’Etaples (1450-1537), à la demande de l’évêque Guillaume Briçonnet (1472-1534).

Pour les humanistes chrétiens, il s’agissait de lire, d’étudier, de traduire et d’imprimer l’évangile en français et de former les ecclésiastiques à la prédication. La démarche était si simple, honnête et novatrice qu’elle dérangea profondément le pouvoir politique et religieux en place. Leur Cénacle fut fermé après seulement quatre ans, ses animateurs furent persécutés et durent s’exiler. Ce n’est que grâce à la protection de Marguerite de Navarre (1492-1549) (encore appelée Marguerite d’Angoulême ou Marguerite de Valois-Angoulême), sœur de François Ier, gagnée à ce courant, que leurs grandes figures purent échapper aux flammes du bûcher.

Le grec et les Grecs

Si l’étude du grec pénètre en Italie et aux Pays-Bas dès le début du XVe siècle, en France, les jeunes élites se bousculent pour assister, à partir de 1476, aux cours d’un exilé grec, Georges Hermonyme de Sparte, piètre pédagogue, rapace et maîtrisant peu sa propre langue, mais le seul érudit disponible jusqu’alors. Reuchlin fut son élève, Lefèvre d’Etaples dit avoir profité de ses conseils, Erasme lui demanda des leçons, tout comme Beatus Rhenanus et Guillaume Budé.

Deux autres Grecs jouent un rôle majeur pour le renouveau des études helléniques : Constantin Lascaris, auteur de la première grammaire grecque disponible en Europe et Jean Lascaris, grammairien érudit qui, après avoir travaillé avec Jean Bessarion, le collaborateur principal de Nicolas de Cues, se met au service de la France. Il sera l’ambassadeur de Louis XII à Venise entre 1503 et 1508. Il y rejoint l’académie de l’imprimeur Alde Manuce où lettrés d’Orient et d’Occident se retrouvent pour discuter et éditer les classiques. Lorsqu’Erasme se rend alors à Venise chez Alde pour publier ses Adages, œuvre magistrale visant à populariser toute la sagesse antique, Lascaris lui propose de l’accueillir chez lui. L’humaniste, rapporte l’historienne belge Yvonne Charlier, y rédige fiévreusement ses Adages « avec l’aide d’une pléiade de savants distingués, parmi lesquels Jean-Baptiste Egnazio, membre de l’Académie aldine, et Jean Lascaris, réfugié grec, passionné de manuscrits et ambassadeur de Louis XII à Venise ».

C’est à Venise que Lascaris et Erasme entrevoient ensemble l’idée d’un Collège de langues. Pouvoir comparer les traductions de l’Evangile en hébreu et en grec était la condition sine qua non pour aboutir à une juste compréhension de son contenu. Lascaris finira sa vie à Rome pour y fonder le Collège grec du Quirinal. Erasme, contre vents et marées, et surtout contre les théologiens de la ville universitaire brabançonne de Louvain, y ouvrira le Collège Trilingue en 1517.

Lascaris s’occupe également de la Bibliothèque royale, installée à Blois dès 1501 par Louis XII, puis déménagée à Fontainebleau avec Guillaume Budé sous François Ier. Par la suite, sur l’insistance de Budé, François Ier créera en 1530, sous patronage royal, le « Collège des Lecteurs royaux » (qui deviendra le Collège de France d’aujourd’hui), permettant d’étudier le grec et toutes les matières rejetées par la Sorbonne.

Jacques Lefèvre d’Etaples

Philosophe, mathématicien, musicologue et théologien, Jacques Lefèvre naît vers 1450 à Étaples, en Picardie, et décède en 1536 à Nérac (Lot-et-Garonne). Il latinisa son nom en Jacobus Faber Stupulensis, d’où le surnom de « fabristes » donné à ceux qui adhèrent à sa doctrine.

Après des études à Paris, Lefèvre se rend en Italie. Si à la Sorbonne, on se déchirait entre anciens et nouveaux, en Italie on étudie Platon et l’autorité d’Aristote y est battue en brèche. On attaqua Aristote, « sa métaphysique qui met le particulier avant le général, sa théologie qui, au Dieu créateur de Platon, substitue un dieu inactif, sa psychologie qui n’ose affirmer résolument l’immortalité de l’âme, sa morale qui fait résider la vertu non dans le bien, mais dans le juste milieu entre le bien et le mal ».

En 1507, l’abbé Guillaume Briçonnet, un élève de Lefèvre, est nommé abbé de Saint-Germain-des-Prés à Paris. Briçonnet appellera Lefèvre auprès de lui afin de promouvoir sa réforme des mœurs des moines. Pour Lefèvre, c’est un moment de vérité. Ce qui apparaît alors, c’est qu’il n’a jamais pratiqué la philosophie pour s’éloigner du religieux, au contraire, sa quête de vérité ne fut qu’une étape dans son élan conduisant vers Dieu. Prudent, lorsqu’il examine les doctrines des uns et des autres, il évite de prendre parti tout en poursuivant ses propres réflexions. Bien plus que d’Aristote ou de Platon, c’est de l’Evangile que Lefèvre tire son inspiration. Pour lui, l’étude des Saintes Ecritures doit être le couronnement de ses travaux, leur point d’aboutissement naturel.

« Dans le lointain, écrit-il, une lumière si brillante a frappé mes regards, que les doctrines humaines m’ont semblé des ténèbres en comparaison des études divines, tandis que celles-ci m’ont paru exhaler un parfum dont rien sur la terre n’égale la douceur. »

Lefèvre veut se rapprocher de cette lumière qu’il voit au loin. On dira qu’il traverse une « crise mystique ». Longue est la liste des auteurs dont Lefèvre a publié les ouvrages. Depuis celui qu’il considérait comme le plus ancien de tous, Denys l’Aréopagite, elle va jusqu’au plus récent, Nicolas de Cues, en passant par Héraclite, Hermès Trismégiste, Jean Damascène, Raymond Lulle, Richard de Saint-Victor et Ruysbroeck l’admirable, inspirateur des Frères de la Vie commune.

En 1509, Lefèvre publie un Psautier en cinq langues. Il veut offrir aux moines un instrument efficace pour comprendre pleinement le contenu de leurs prières, mais aussi insister sur la centralité du rapport direct entre le fidèle et Dieu.

En 1511, de passage à Paris, Erasme rencontre Lefèvre. S’ils ont pu se critiquer l’un l’autre, ils se respectent mutuellement et partageront toute leur vie un engagement commun. Un point important rapproche les deux hommes : la notion du libre arbitre. Pour Lefèvre, malgré l’état de misère et d’impuissance dans lequel le péché originel a jeté l’homme, celui-ci conserve la capacité, bien que réduite, d’accueillir le don de la grâce, de s’ouvrir au salut, de rejeter le mal et de choisir le bien. Il en découle une vision plus optimiste et sereine du processus du salut, véritablement ouvert et accessible à tous les hommes, en contraste avec l’interprétation sombre et angoissée du salut, que les réformés réservaient à quelques heureux élus.

Lefèvre éditeur de Nicolas de Cues

Un volume de l’oeuvre de Nicolas de Cues imprimée à Paris en 1541.
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Sa flamme optimiste, Lefèvre la partage avec les Briçonnet, puis avec Marguerite de Navarre. Et lorsqu’en 1514, Lefèvre fait imprimer à Paris les œuvres complètes de Nicolas de Cues, jusqu’alors uniquement publiées deux fois en Allemagne, il adresse son épître dédicatoire au frère de Guillaume, Denys Briçonnet, évêque de Toulon.

Selon Noëlle Balley, « le plus remarquable exemple de cette coopération entre érudits est l’édition des œuvres de Nicolas de Cues, dirigée par Lefèvre, et pour laquelle il fit rechercher et copier des manuscrits par tous ses correspondants, réalisant ainsi une véritable édition collective internationale ». Son imprimeur est Josse Bade, un flamand passionné originaire de Gand, formé chez les imprimeurs lyonnais. Pas toujours rigoureux, celui-ci publie de nombreux humanistes, dont Sébastien Brant (La Nef des Fous), Erasme (Eloge de la Folie), Budé, etc. Avant 1539, François Ier nomme le gendre de Bade, l’érudit humaniste Robert Estienne (1503-1559) comme imprimeur royal pour l’hébreu et le latin, ainsi que pour le grec, à partir de 1544.

Cénacle de Meaux

À partir de 1518 le protecteur de Lefèvre, Guillaume Briçonnet, décide d’élire résidence dans son nouveau diocèse, à Meaux, où il compte mettre en œuvre une réforme pastorale inspirée de la ligne théologique esquissée par l’humaniste picard. A la demande de Briçonnet, Lefèvre le rejoint à Meaux et fonde le Cénacle de Meaux, foyer de réflexion et de réforme de l’Église de Meaux. Il s’agit de retourner aux sources du christianisme, vers l’enseignement originel du Christ, en répandant le Nouveau Testament en français : on « délatinise » les textes évangéliques.

Marguerite de Navarre
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En 1521, Briçonnet devient également le directeur spirituel de la sœur du roi de France, Marguerite de Navarre, acquise à la cause. Elle protège les arts et côtoye Léonard de Vinci lors de ses trois dernières années de vie (1516-1519) au château du Clos Lucé, à Amboise. En 1546, Rabelais lui rend honneur en lui dédiant son Tiers Livre. Dès cette époque elle est au cœur d’un vaste réseau incluant plus de deux cents membres de la cour, des diplomates, des prélats, des hommes de lettres de la France toute entière.

La réaction

Le Cénacle de Meaux attire les foudres des Franciscains, connus à l’époque comme les Cordeliers (qu’il prive du produit de leurs quêtes) et des théologiens de la Sorbonne. En avril 1521, les thèses de Luther sont condamnées par l’Université de Paris. Bien que la traduction de Lefèvre du Nouveau Testament s’appuie sur le texte de la Vulgate, les docteurs de Paris sont fortement irrités par « l’Épître exhortatoire » qu’il met en tête de la deuxième partie, où il recommande à tous les fidèles de lire l’Écriture sainte en langue vernaculaire, c’est-à-dire en français.

Persécutions

En 1525, les bouleversements géopolitiques changent la donne en France. En premier lieu, c’est le piège tendu par les guerres d’Italie qui se referme sur François Ier. Le 24 février 1525, le roi est fait prisonnier à Pavie par les troupes de Charles Quint. Du coup, il n’est plus en position de protéger l’évêque de Meaux. A cela s’ajoute qu’en mai, une bulle papale autorise un groupe composé de trois théologiens de la Sorbonne et d’un curé à traquer l’hérésie.

Après seulement quatre ans d’existence, le cénacle de Meaux est dissous en 1525. Pendant quelques mois, afin d’éviter les arrestations et les condamnations, Lefèvre et les siens sont contraints de quitter le royaume pour se réfugier à Strasbourg. En 1526, avec le retour de François Ier, négocié avec l’Espagne par Marguerite de Navarre, et grâce à sa protection, ils sont de retour en France. Le roi accorde à Lefèvre le poste de bibliothécaire personnel à Blois et lui confie l’éducation de ses deux enfants. En 1530, Lefèvre choisit de quitter la cour pour se rendre auprès de sa protectrice, Marguerite de Navarre, à Nérac. Il y restera jusqu’à sa mort en 1536, préférant ne pas prendre position dans les disputes entre protestants et catholiques.

Conclusion

La traduction de La Sainte Bible par Lefèvre, sera imprimée non pas en France, mais à Anvers en 1530. Ce fut la première Bible en langue vernaculaire, qui servit de base à toutes les traductions françaises, modernes comprises.

Le Cénacle de Meaux eut une grande influence sur les humanistes. Marguerite de Navarre, il faut le souligner, est une lettrée. Si elle maîtrise le grec et le latin, « elle a aussi connaissance de Nicolas de Cues, auteur de la Docte ignorance, édité lui aussi par Lefèvre, de Saint Bonaventure, du Pseudo-Denys, en fait un moine syrien du Ve siècle ». Elle protège François Rabelais (1483-1553) et l’encourage d’écrire Gargantua and Pantagruel. Ami de Rabelais, le célèbre poète Clément Marot, se met au service de Marguerite. Il est bientôt accusé à son tour d’hérésie et se réfugie à Nérac en 1535. Surnommée la « mère de la Renaissance », Marguerite fut la mère de Jeanne d’Albret et donc la grand-mère d’Henri IV, le « bon roi Henri » qui, connaissant cette filiation intellectuelle et spirituelle, allait incarner cet idéal dans l’action.

C’est en ayant à l’esprit l’œuvre du Cénacle qu’il réussit, du moins en partie, à mettre fin aux guerres de Religions ravageant la France. La paix inclusive qu’il organisa en France, basée sur la coïncidence des opposés théorisée par Nicolas de Cues, sera le modèle pour la Paix de Westphalie qui mit fin à la guerre de Trente Ans en 1648. <carre|>