La reconstruction de Gaza, perspectives et réalités

jeudi 27 mars 2025

Le plan Trump

Pour récompenser le courant des « chrétiens sionistes » qui ont prêté main forte à son élection, Trump s’est empressé de nommer Mike Huckabee comme ambassadeur américain à Jérusalem. Ancien gouverneur de l’Arkansas et pasteur chrétien évangélique sioniste convaincu, Huckabee pense qu’il faut bénir les juifs pour obtenir les faveurs de Dieu. Virulemment opposé à la fondation d’un Etat palestinien, il affirme sans complexes que « le peuple palestinien n’existe pas ». Pour lui, il s’agit d’une pure invention, d’« un outil politique pour essayer d’arracher des terres à Israël ». Du coup, sur sa montre, « la Cisjordanie occupée, ça n’existe pas », ce ne sont que des communautés, des quartiers et des villes.
Reconstruire Gaza pour qui ?

Le seul interlocuteur possible pour Huckabee est la clique fanatique autour de Netanyahou, qui fut par ailleurs le premier chef de gouvernement invité à la Maison Blanche par Trump depuis son élection.

C’est lors de cette rencontre que Trump annonça son invraisemblable plan pour « prendre en charge Gaza » dans le cadre de sa reconstruction, en commençant par déporter « temporairement » les Gazaouis vers la Jordanie et l’Égypte, le temps de faire de ce « site de démolition » une sorte de Dubaï ou de Singapour, c’est-à-dire une ville de finance et de services, bordée d’un littoral transformé en « Riviera » afin de rendre la vie agréable aux touristes fortunés.

D’environ 40 km de long sur une largeur variant de 6 à 12 km, cette bande sableuse de 360 km² (3,5 fois Paris) ne compte que peu de terres arables et fertiles propices à la culture d’agrumes, principale activité agricole et économique indépendante du voisin israélien.

Le plan Trump a été jugé irrecevable par la majorité des pays du monde, et surtout par l’Égypte et la Jordanie, États eux-mêmes fragiles, manquant de tout et dont l’opinion publique est vent debout contre ce que l’historien israélien Amos Goldberg (titulaire de la chaire Jonah M. Machover d’études sur la Shoah à l’Université hébraïque de Jérusalem) qualifie de « génocide » contre les habitants de Gaza.

Dans un entretien au journal Le Monde, cet universitaire dénonce l’apparition d’une « rhétorique génocidaire dans les médias et la sphère politique » :

  • « Nous devons les supprimer [les Palestiniens], ce sont des animaux humains » [Yoav Gallant, ministre de la Défense, le 10 octobre 2023] ;
  • « Nous devrions larguer une bombe nucléaire sur Gaza » [Amichai Eliyahu, ministre du Patrimoine, le 5 novembre 2023] ; etc.

« Ces propos étaient tellement choquants que, pour cela non plus, je n’avais pas de mots », confesse Goldberg.

Le « transfert » de la population palestinienne (en réalité un nettoyage ethnique) est une vieille idée sioniste, rappelle le journal israélien de gauche Haaretz, qui ne se pourra se faire que dans le cadre « d’une grande commotion ».

« C’est sans doute la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale qu’un chef d’État [Trump] appelle ouvertement à ce que le droit international désigne comme un crime contre l’humanité, » souligne Alain Gresh dans Le Monde diplomatique de Mars 2025.

Le plan Trump vise à accomplir par la diplomatie et le business ce que Netanyahou n’a pas pu obtenir par les armes. Donald Trump aimerait vite refermer le dossier de cette guerre pour se consacrer à la normalisation tant désirée des relations entre l’Arabie saoudite et Israël. Mais l’administration américaine s’est déclarée ouverte à d’autres propositions.

Le plan arabe

Réunis le 4 mars au Caire pour un sommet extraordinaire de la Ligue arabe, les pays arabes ont dénoncé à l’unisson les « tentatives odieuses de déplacer le peuple palestinien » et ont adopté le plan élaboré par l’Egypte pour reconstruire Gaza sur cinq ans, en deux étapes, sans déplacement de population, évalué à 50 milliards d’euros par l’ONU.

La première phase de réponse rapide de six mois sera consacrée au déblaiement des débris, au déminage et à la fourniture de logements temporaires pour 1,5 million de personnes sur sept sites. Dans la deuxième phase, celle de la reconstruction, qui doit s’étaler jusqu’en 2030, il est prévu de reconstruire les routes, les réseaux de distribution et les services publics, ainsi que plus de 400 000 unités de logement permanent. Reprenant des dispositions jamais mises en œuvre des accords d’Oslo, des zones industrielles verront le jour autour d’un port commercial et d’un aéroport.

Cherchant à éviter de fâcher Trump et ses amis israéliens, le plan prévoit d’évincer le Hamas de tout rôle futur dans la direction de Gaza. Pendant la première période, la région sera administrée par un comité composé de personnalités indépendantes et de technocrates palestiniens, choisis par et sous la supervision de l’AP.

Point intéressant cependant, le nom des vingt personnes composant ce comité a fait l’objet d’un accord entre le Fatah du président palestinien, Mahmoud Abbas, et le Hamas, lors de discussions menées sous l’égide du Caire, raison suffisante pour Washington et Jérusalem de brandir le carton rouge.

Diplomatie chinoise

C’est une petite victoire pour la grande diplomatie chinoise qui a patiemment œuvré pour réconcilier les factions palestiniennes. Le 23 juillet 2024, la Chine avait obtenu la signature d’un texte commun du Hamas et du Fatah, réunis avec les quatorze plus importantes factions palestiniennes à Beijing, en faveur d’une réconciliation interpalestinienne.

La déclaration prévoyait, sans fixer de calendrier, la création d’un « gouvernement intérimaire de réconciliation nationale », qui se focalisera sur la reconstruction de l’enclave après la guerre.

Pour valider la proposition de la Ligue arabe, Mahmoud Abbas a tenté de donner des gages. Près de vingt ans après le dernier scrutin général dans les territoires palestiniens, le président palestinien (89 ans) s’est dit prêt à organiser l’année prochaine des élections, présidentielle et législatives, « à condition que les conditions soient réunies ». Il a également annoncé une amnistie générale pour les dissidents du Fatah, qui pourrait concerner notamment son rival Mohammed Dahlan.

Sur le plan sécuritaire, l’Egypte et la Jordanie se sont engagées à restructurer et à former les forces de sécurité palestiniennes de la bande de Gaza.

Le plan suggère, par ailleurs, une possible présence internationale à Gaza et en Cisjordanie, composée de forces onusiennes de maintien de la paix ou de protection. Pour la mise en œuvre du plan, un effort financier est demandé aux riches pays du Golfe.

Pour l’Arabie saoudite, la création d’un Etat palestinien reste le préalable absolu avant toute normalisation avec Israël. Avant d’engager des fonds pour la reconstruction, les Emirats arabes unis exigent une refonte complète de l’AP, dont les institutions doivent reprendre la gestion de l’enclave. La phase de reconstruction doit s’inscrire dans un calendrier plus large menant à la création d’un Etat palestinien. Toute mention du Hamas a été délibérément omise pour ne pas antagoniser le groupe et s’assurer de sa coopération.

Prêt à céder le pouvoir à Gaza, le Hamas a salué ce plan, qualifié de « nouvelle phase d’alignement arabe et islamique sur la cause palestinienne ». L’un des chefs du mouvement, Sami Abou Zouhri, a cependant rappelé que « les armes de la résistance sont une ligne rouge (…) une question non négociable ». Or, la démilitarisation est une exigence posée par Israël et les Etats-Unis. Si les Emirats partagent cette exigence, les Saoudiens estiment pouvoir trouver des personnalités modérées dans l’aile politique du Hamas pour les associer à la gestion de Gaza.

Adam Boehler, l’envoyé spécial de Trump sur place sur la question des otages, a d’ailleurs déjà entamé ses propres pourparlers avec le Hamas, provoquant l’ire du gouvernement israélien... ▪